NATION-PEUPLE OU ÉTAT-NATION ? Pour une nouvelle théorie de la genèse de la souveraineté.

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Peut-être avons-nous trop longtemps regardé la Nation depuis les palais du pouvoir.Depuis les constitutions. Depuis les administrations. Depuis les capitales. Depuis les institutions. Il faut parfois changer de point de vue. Regarder la Nation depuis ceux qui la vivent.

 

 

NATION-PEUPLE OU ÉTAT-NATION ?

Pour une nouvelle théorie de la genèse de la souveraineté

L’Algérie comme laboratoire historique d’une autre naissance de la Nation

 

Amirouche LAMRANI & Ania BENADJAOUD
Chercheurs associés au GISNT

 

Prologue

Et si nous avions commencé par le mauvais endroit ?

Depuis plusieurs siècles, la pensée politique moderne regarde la Nation à travers l'État.

Elle observe des frontières, des institutions, des administrations, des constitutions, des armées, des territoires. Elle voit des États se consolider, administrer des populations, unifier des territoires, fabriquer des citoyennetés, diffuser des langues, des symboles et des récits communs.

Puis elle appelle souvent le résultat :

une Nation.

Mais une question demeure.

Une question presque invisible tant nous sommes habitués à l'ordre politique contemporain :

Et si l'État n'était pas toujours le commencement de la Nation ?

Et si, dans certaines trajectoires historiques, l'ordre était exactement inverse ?

Et si ce n'était pas l'État qui faisait progressivement Nation, mais le Peuple qui, en devenant conscient de lui-même, en se mobilisant, en se reconnaissant et en revendiquant sa souveraineté, faisait émerger une Nation qui finirait par produire son propre État ?

Alors l'équation changerait.

Nous ne partirions plus de :

 État → Nation 

mais de :

Peuple → Nation 

Cette inversion n'est pas un simple jeu de vocabulaire.

Elle touche au cœur même de la souveraineté.

Elle oblige à poser autrement la question :

Qui fait l'histoire : l'institution qui gouverne, ou le sujet collectif au nom duquel elle gouverne ?

C'est dans cette interrogation que naît le concept de Nation-Peuple.

Et c'est dans l'histoire algérienne que nous trouvons un terrain exceptionnel pour commencer à l'éprouver.

 

I. L'État et la Nation : une confusion devenue évidence

La modernité politique a progressivement associé trois notions :

Peuple, Nation, État.

Cette association est si profonde qu'elles sont souvent utilisées comme si elles désignaient une seule et même réalité.

Pourtant, elles ne répondent pas aux mêmes questions.

La population est une réalité démographique.

Le Peuple est une réalité collective et politique.

La Nation est une réalité historique, symbolique et souveraine.

L'État est une organisation institutionnelle du pouvoir.

Ainsi :

Population ≠ Peuple  

Peuple ≠ Nation

Nation ≠  État

Et pourtant, ces quatre réalités peuvent entrer dans une relation extraordinairement étroite.

C'est précisément cette relation qu'il faut comprendre.

 

II. L'État-Nation : lorsque l'institution devient matrice du national

Le modèle de l'État-Nation ne doit pas être caricaturé.

Il a joué un rôle historique immense.

L'État moderne a permis de construire des espaces politiques cohérents, de stabiliser des territoires, de créer des administrations communes, d'unifier des systèmes juridiques et de produire des formes de citoyenneté partagée.

Dans cette configuration, l'État peut devenir une véritable machine d'intégration nationale.

Il institue.

Il administre.

Il éduque.

Il recense.

Il délimite.

Il représente.

Il protège.

Il produit des symboles.

Il organise une mémoire.

Il donne parfois à des populations hétérogènes le sentiment d'appartenir à un même ensemble politique.

Le schéma peut alors être représenté ainsi :

 État → Territoire → Institutions → Citoyenneté → Identité → Nation

Dans ce modèle, l'État n'est pas nécessairement l'ennemi de la Nation.

Il peut en être le formidable constructeur.

Mais cette puissance contient une ambiguïté.

Car celui qui construit peut finir par se considérer comme la source de ce qu'il a construit.

C'est là que commence le problème.

 

III. Le paradoxe de l'État-Nation

L'État moderne est conçu comme l'instrument de la souveraineté.

Mais plus l'institution devient puissante, plus elle peut produire une représentation particulière de la Nation.

Elle définit ses frontières.

Elle organise sa citoyenneté.

Elle enseigne son histoire.

Elle établit ses catégories.

Elle parle en son nom.

Elle négocie en son nom.

Elle décide en son nom.

Progressivement, une inversion peut apparaître :

Nation → État

devient 

 État → Nation  

L'institution n'est plus seulement le représentant du sujet.

Elle devient son interprète permanent.

Puis, parfois, son substitut.

C'est ce phénomène que nous désignons ici provisoirement comme :

la substitution institutionnelle.

Elle ne signifie pas nécessairement dictature.

Elle peut exister dans des systèmes démocratiques comme dans des systèmes autoritaires.

Elle apparaît chaque fois que la distance entre le sujet souverain et l'appareil chargé d'exercer sa souveraineté devient suffisamment grande pour que l'un finisse par parler à la place de l'autre.

 

IV. Et si le Peuple précédait l'État ?

Il existe pourtant une autre possibilité historique.

Une population peut, dans certaines circonstances, développer une conscience de son appartenance commune.

Elle peut se reconnaître dans une mémoire.

Partager une expérience.

Subir une domination commune.

Développer des solidarités.

Produire des formes d'organisation.

Se mobiliser.

Et finalement transformer cette conscience en volonté politique.

Nous obtenons alors :

Population → Interactions → Solidarité → Conscience → Mobilisation →Peuple  

Puis :

Peuple → Nation → Souveraineté →  État  

C'est cette trajectoire que nous appelons :

Nation-Peuple.

 

V. Le Peuple comme événement historique

Le Peuple n'est pas simplement une somme d'individus.

Deux millions d'individus ne constituent pas nécessairement un Peuple au sens politique.

Un Peuple apparaît lorsqu'une multiplicité commence à produire une forme de conscience collective capable d'action.

Il ne s'agit donc pas seulement de compter.

Il faut observer les relations.

Les solidarités.

Les sacrifices.

Les mobilisations.

Les symboles.

Les mémoires.

Les résonances.

Les moments où une douleur locale devient une douleur commune.

Les moments où une injustice particulière devient une cause collective.

Les moments où des individus commencent à dire :

« Nous. »

C'est peut-être là que commence le phénomène national.

 

VI. La Nation comme condensation du collectif

La Nation-Peuple introduit donc une conception dynamique de la Nation.

La Nation n'est pas seulement un objet juridique.

Elle est un processus de condensation historique.

Une multitude devient progressivement cohérente.

La cohérence produit une conscience.

La conscience produit une volonté.

La volonté produit une capacité d'action.

Et cette capacité d'action peut finalement produire de la souveraineté.

On pourrait écrire :

Interaction → Cohérence → Conscience → Volonté → Souveraineté 

La Nation devient alors une propriété émergente du système collectif.

Elle n'est pas réductible à chacun de ses membres.

Mais elle n'existe pas non plus indépendamment de leur interaction historique.

 

VII. L'Algérie : lorsque le Peuple devient sujet de son histoire

C'est ici que l'histoire algérienne acquiert une portée particulière.

L'Algérie contemporaine offre un cas remarquable où l'État souverain n'est pas le point de départ du processus national.

L'ordre historique de la souveraineté est différent.

Le territoire existe.

Les populations existent.

Les communautés historiques existent.

Mais l'État algérien souverain, lui, n'existe pas encore.

Il doit être conquis.

Et cette conquête ne peut être comprise indépendamment d'une mobilisation collective de grande ampleur.

La question devient alors :

Comment une population soumise à une domination coloniale devient-elle progressivement un sujet politique capable de revendiquer son propre État ?

C'est précisément la question de la Nation-Peuple.

 

VIII. La guerre de libération comme bifurcation

La Guerre de libération nationale algérienne ne fut pas seulement une confrontation militaire.

Elle fut également une immense expérience de transformation collective.

Elle a intensifié les interactions.

Elle a produit des solidarités.

Elle a créé des réseaux.

Elle a transformé des expériences individuelles en mémoire collective.

Elle a donné une signification nationale à des sacrifices individuels.

Elle a fait de l'indépendance un horizon commun.

Dans le langage de la Natiométrie, nous pouvons formuler l'hypothèse d'une bifurcation historique majeure :

Dépendance → Mobilisation → Condensation → Souveraineté

Le point essentiel n'est pas de prétendre que la Nation algérienne aurait été inexistante avant cette période.

Ce serait historiquement réducteur.

Le phénomène à étudier est plus subtil :

la transformation d'une pluralité historique en sujet politique souverain.

 

IX. Le peuple algérien n'a pas seulement demandé un État

Il y a une différence fondamentale entre demander une administration différente et revendiquer la souveraineté.

Dans le second cas, la revendication porte sur quelque chose de beaucoup plus profond :

le droit de devenir sujet de son propre destin historique.

L'indépendance n'est donc pas seulement un changement de gouvernement.

Elle constitue une transformation du statut politique du collectif.

Le passage est :

Sujet dominé → Sujet politique → Sujet souverain  

Puis :

Sujet souverain→  État  indépendant

Cette séquence constitue le cœur de notre hypothèse Nation-Peuple.

 

X. Le FLN : créateur ou catalyseur ?

Une théorie sérieuse doit résister à la tentation de simplifier.

Le rôle du Front de Libération Nationale doit être étudié avec toute sa complexité.

Le FLN a incontestablement joué un rôle central dans l'organisation de la lutte.

Mais une question théorique demeure :

Une organisation politique crée-t-elle à elle seule un Peuple, ou devient-elle efficace parce qu'elle rencontre une dynamique collective plus profonde ?

Cette question ne peut être résolue par une affirmation idéologique.

Elle doit être étudiée historiquement.

C'est pourquoi nous proposons de considérer provisoirement le FLN comme un catalyseur organisationnel d'une dynamique nationale qu'il contribue puissamment à structurer.

Cette hypothèse devra être testée.

 

XI. Le paradoxe de l'indépendance

Mais l'histoire ne s'arrête pas au moment où la souveraineté est conquise.

Elle commence alors une nouvelle phase.

Le Peuple mobilisé doit devenir une société administrée.

La révolution doit devenir gouvernement.

La mobilisation doit devenir institution.

Le mouvement doit devenir État.

Nous obtenons :

Peuple → Nation → Révolution → État

Et cette transformation produit nécessairement une tension.

Car l'institutionnalisation est indispensable.

Mais elle introduit également une nouvelle logique :

Mobilisation → Administration

 Volonté → Procédure

Révolution → Bureaucratie  

Cette transformation n'est ni bonne ni mauvaise en elle-même.

Elle constitue le problème permanent de toute Nation-Peuple devenue État.

 

XII. Lorsque l'instrument devient sujet

Le danger apparaît lorsque l'État cesse de se penser comme une construction de la Nation et commence à se concevoir comme son incarnation exclusive.

Alors :

Nation →  État 

peut progressivement devenir :

 État → Nation 

Le phénomène est subtil.

L'État parle au nom du Peuple.

Puis il définit ce que le Peuple veut.

Puis il définit qui appartient au Peuple.

Puis il définit ce que signifie être national.

L'instrument devient progressivement producteur du sujet.

C'est ici que la question de la souveraineté retrouve toute sa profondeur.

 

XIII. Qui appartient à la Nation ?

La réponse ne peut pas être abandonnée exclusivement à l'État.

Car si l'État définit entièrement la Nation, une circularité apparaît :

 État → Nation  

puis :

Nation → Légitimité de l′État 

L'État se légitime alors par une Nation qu'il définit lui-même.

Cette circularité constitue l'un des problèmes théoriques que la notion de Nation-Peuple cherche précisément à mettre en lumière.

 

XIV. La Nation comme sujet transgénérationnel

Une autre différence apparaît.

Un gouvernement représente nécessairement une période.

Une majorité représente un moment.

Une administration représente une fonction.

Mais une Nation possède une temporalité beaucoup plus vaste.

Elle relie :

Générations passées ↔ Générations présentes ↔ Générations futures  

La souveraineté nationale ne peut donc être entièrement réduite à la volonté momentanée d'une majorité.

Elle porte une responsabilité historique.

Décider au nom de la Nation signifie nécessairement décider dans un temps qui nous dépasse.

 

XV. Nation-Peuple : ni populisme ni anti-étatisme

Une précision est essentielle.

Le concept de Nation-Peuple ne constitue pas une théorie du populisme.

Il ne dit pas :

« le Peuple a toujours raison ».

Il ne dit pas davantage :

« l'État est toujours mauvais ».

Et il ne propose pas de remplacer les institutions par une démocratie permanente et informelle.

Au contraire.

Il affirme que les institutions sont nécessaires.

Mais qu'elles doivent demeurer reliées au sujet souverain dont elles procèdent.

La formule n'est donc pas :

Peuple contre État

mais :

Peuple ↔ Nation ↔ État

 

XVI. Le principe de non-substitution

Nous pouvons dès lors poser un principe fondamental :

Une institution ne doit jamais devenir le substitut permanent du sujet dont elle tient sa légitimité.

L'État peut représenter la Nation.

Il ne peut devenir la Nation.

Le gouvernement peut gouverner au nom du Peuple.

Il ne peut devenir le Peuple.

L'administration peut servir la société.

Elle ne peut devenir son propriétaire politique.

Cette distinction pourrait sembler évidente.

L'histoire démontre pourtant combien elle est fragile.

 

XVII. La véritable question démocratique

La démocratie est généralement définie par la participation du Peuple à la désignation de ses gouvernants.

Mais cette définition est peut-être incomplète.

Il faut également demander :

Le Peuple conserve-t-il une capacité réelle à contrôler, corriger et transformer les institutions qui parlent en son nom ?

La démocratie devient alors une relation dynamique :

Nation → Institutions → Action→ Évaluation → Correction   

La souveraineté ne disparaît pas entre deux élections.

Elle doit pouvoir circuler.

 

XVIII. C'est ici que commence la Natiométrie

La Natiométrie peut apporter une perspective nouvelle à cette réflexion.

Elle ne cherche pas à gouverner.

Elle ne cherche pas à remplacer les institutions.

Elle ne prétend pas connaître à la place du Peuple ce que le Peuple doit vouloir.

Elle pose une question différente :

Peut-on rendre scientifiquement observable la dynamique d'une Nation ?

Peut-on mesurer :

  • sa cohérence ;

  • sa solidarité ;

  • sa confiance ;

  • sa résonance ;

  • sa conscience collective ;

  • sa capacité de mobilisation ;

  • sa résilience ;

  • sa relation aux institutions ?

Et surtout :

Peut-on mesurer la distance qui sépare une Nation de l'État qui agit en son nom ?

C'est peut-être là que se trouve l'une des contributions les plus originales de la Natiométrie.

 

XIX. De la science de l'État à la science de la Nation

La science politique traditionnelle étudie principalement :

  • les institutions ;

  • les régimes ;

  • les élections ;

  • les administrations ;

  • les politiques publiques ;

  • les rapports de pouvoir.

La Natiométrie propose d'ajouter une autre dimension :

la physiologie de la Nation.

Une Nation possède-t-elle une cohérence ?

Comment celle-ci évolue-t-elle ?

Que se passe-t-il lorsqu'elle traverse une crise ?

Comment se mobilise-t-elle ?

Comment se désagrège-t-elle ?

Comment retrouve-t-elle son unité ?

Quels événements provoquent une résonance nationale ?

Quelle est sa capacité de résilience ?

La Nation cesse alors d'être seulement une catégorie juridique.

Elle devient un système vivant à observer.

 

XX. L'Algérie comme laboratoire, pas comme exception absolue

Le cas algérien doit cependant être traité avec une exigence scientifique.

Nous ne voulons pas démontrer que l'Algérie serait « supérieure » aux autres Nations.

Nous ne voulons pas non plus décréter qu'elle serait l'unique Nation-Peuple de l'histoire.

Nous proposons quelque chose de plus exigeant :

prendre l'expérience algérienne comme un laboratoire historique permettant de tester une hypothèse générale sur les modes de formation des Nations.

L'Algérie devient ainsi non pas une conclusion, mais un cas d'école.

Une porte d'entrée vers une théorie comparative.

 

XXI. Une nouvelle typologie des trajectoires nationales

À partir de cette distinction, nous pouvons imaginer une typologie provisoire.

1. Nation-État

La Nation est fortement structurée par l'État.

2. Nation-Peuple

La Nation émerge principalement d'une dynamique collective qui précède ou dépasse l'État.

3. Nation-Civilisation

La communauté historique dépasse durablement le cadre d'un État particulier.

 

Ces catégories ne sont pas mutuellement exclusives.

Une même Nation peut passer de l'une à l'autre.

Une Nation-Peuple peut devenir fortement institutionnalisée.

Une Nation-État peut connaître une renaissance populaire.

Une Nation-Civilisation peut contenir plusieurs États.

La théorie doit donc penser les transitions, et non seulement les catégories.

 

XXII. Le grand enjeu du XXIᵉ siècle

Notre époque connaît une transformation profonde.

Les États restent puissants.

Mais les sociétés sont devenues plus complexes.

Les réseaux transnationaux se multiplient.

Les technologies bouleversent la circulation de l'information.

Les plateformes numériques modifient les formes de mobilisation.

L'intelligence artificielle commence à intervenir dans les processus cognitifs et décisionnels.

Dans ce contexte, une question devient urgente :

Comment une Nation peut-elle conserver sa capacité à comprendre et orienter son propre devenir lorsque les systèmes qui structurent son existence deviennent de plus en plus complexes ?

La souveraineté ne peut plus être seulement territoriale.

Elle doit également devenir cognitive.

 

XXIII. Souveraineté cognitive

Une Nation véritablement souveraine doit pouvoir connaître sa propre réalité.

Elle doit pouvoir produire ses propres représentations.

Mesurer ses transformations.

Identifier ses vulnérabilités.

Comprendre ses dynamiques.

Évaluer ses politiques.

Anticiper ses bifurcations.

La souveraineté devient alors :

 Souveraineté = Capacité d'agir + Capacité de comprendre 

C'est ici que la Natiométrie rejoint la théorie de la Nation-Peuple.

 

XXIV. Le Natiomètre comme miroir, non comme maître

Le Natiomètre ne doit pas devenir un oracle.

Il ne doit pas dire à une Nation :

« voici ce que vous devez vouloir ».

Il doit pouvoir lui dire :

« voici ce que vos dynamiques semblent révéler ».

La différence est immense.

Le premier exerce un pouvoir.

Le second produit une connaissance.

Ainsi :

Natiomètre ≠ Pouvoir 

mais :

Natiomètre = Miroir augmenté de la Nation 

Un miroir ne gouverne pas celui qu'il reflète.

Mais il peut lui permettre de se voir.

 

XXV. De l'Algérie à une théorie universelle

L'hypothèse Nation-Peuple trouve donc dans l'Algérie un terrain privilégié.

Mais son ambition dépasse l'Algérie.

La question devient universelle :

Toutes les Nations se sont-elles constituées selon la même logique ?

Probablement pas.

Certaines ont été fortement structurées par des États préexistants.

D'autres par des dynasties.

D'autres par des révolutions.

D'autres par des mouvements de libération.

D'autres encore par des processus culturels de très longue durée.

La diversité de ces trajectoires suggère que la science des Nations ne devrait plus seulement chercher une définition de la Nation, mais également une théorie de ses différentes génèses.

 

XXVI. Une science des génèses nationales

La Natiométrie pourrait ainsi développer une nouvelle branche :

La génétique natiométrique

Non pas la génétique biologique.

Mais l'étude des conditions historiques d'apparition, de transformation et de transmission des configurations nationales.

Elle chercherait à répondre à quatre questions :

 Comment une Nation naît-elle ?

Comment se consolide−t−elle?   

Comment se transforme−t−elle? 

Comment conserve-t-elle sa capacité souveraine ?  

Le concept de Nation-Peuple deviendrait alors une hypothèse scientifique sur une forme particulière de genèse nationale.

 

XXVII. Une nouvelle philosophie politique de l'institution

Il en résulte une proposition qui dépasse le seul cas algérien.

Nous avons longtemps demandé :

Comment construire des institutions efficaces ?

Il faut désormais poser une seconde question :

Comment construire des institutions qui demeurent durablement redevables au sujet souverain qui les a produites ?

L'efficacité institutionnelle n'est donc pas suffisante.

Une institution peut être extrêmement efficace et néanmoins devenir étrangère à la dynamique nationale.

Il faut lui ajouter un second critère :

 Efficacité + Cohérence nationale 

 

XXVIII. Une nouvelle définition de la souveraineté

À l'issue de cette réflexion, nous pouvons proposer une définition provisoire :

La souveraineté est la capacité d'un sujet collectif à se reconnaître comme auteur de son propre devenir, à comprendre les conditions de ce devenir et à disposer d'institutions capables d'agir en son nom sans se substituer à lui.

Cette définition contient trois dimensions :

Reconnaissance + Connaissance  + Capacité d′action  

La Nation-Peuple devient ainsi non seulement une théorie de la genèse nationale, mais une théorie de la continuité du sujet souverain.

 

XXIX. Le cas algérien : une mémoire qui oblige

C'est peut-être ici que l'expérience algérienne prend sa dimension la plus profonde.

Le peuple algérien n'a pas seulement une histoire de souveraineté.

Il possède une mémoire de sa conquête.

Cette mémoire est faite de mobilisations, de sacrifices, de familles, de villages, de villes, de maquis, de prisons, d'exils, de morts et d'espérances.

Elle rappelle une chose essentielle :

l'État algérien n'est pas à l'origine de l'indépendance algérienne ; il en est historiquement l'une des conséquences institutionnelles.

Cette proposition, prise au sérieux, change la perspective.

Elle signifie que derrière l'État existe un sujet historique qui lui est antérieur dans la généalogie de la souveraineté :

le Peuple devenu Nation.

 

XXX. Nation-Peuple : une proposition pour l'avenir

Le concept de Nation-Peuple ne doit donc pas être compris comme une nostalgie révolutionnaire.

Il ne s'agit pas de revenir à l'âge de la mobilisation permanente.

Il s'agit de tirer une leçon durable de l'histoire :

une institution ne doit jamais oublier le sujet qui lui a donné naissance.

La Nation-Peuple propose ainsi une vigilance permanente sur la relation entre :

Peuple ↔ Nation ↔  État 

Elle rappelle que la souveraineté n'est pas une propriété administrative.

Elle est une relation.

Et cette relation doit pouvoir être observée, interrogée et corrigée.

 

Conclusion

Lorsque le Peuple devient Nation

Peut-être avons-nous trop longtemps regardé la Nation depuis les palais du pouvoir.

Depuis les constitutions.

Depuis les administrations.

Depuis les capitales.

Depuis les institutions.

Il faut parfois changer de point de vue.

Regarder la Nation depuis ceux qui la vivent.

Depuis ceux qui la portent.

Depuis ceux qui, dans les moments décisifs, cessent de se percevoir comme une multitude séparée et découvrent soudain qu'ils constituent un « nous ».

C'est peut-être cela, au fond, la Nation-Peuple.

Non pas une Nation qui descend de l'État.

Mais une Nation qui monte du collectif.

Non pas une souveraineté accordée au Peuple.

Mais une souveraineté que le Peuple transforme en réalité historique.

Non pas un État qui crée nécessairement la Nation.

Mais une Nation qui peut créer l'État.

L'histoire algérienne offre à cette hypothèse un visage particulier.

Elle nous montre une expérience où l'État souverain apparaît au terme d'une longue lutte plutôt qu'à son commencement.

Et cette expérience nous oblige à poser une question qui dépasse largement l'Algérie :

Que devient une Nation lorsque ceux qui ont reçu le pouvoir de parler en son nom finissent par parler à sa place ?

La réponse ne pourra pas être seulement juridique.

Elle devra être historique.

Politique.

Sociologique.

Philosophique.

Et peut-être, demain, scientifique.

C'est précisément ici que la Natiométrie peut ouvrir un nouveau chantier.

Car si la Nation est un système vivant, alors il devient possible de chercher à mesurer non seulement son existence, mais sa vitalité ; non seulement son unité, mais sa cohérence ; non seulement sa puissance, mais sa capacité à demeurer sujet de sa propre histoire.

Alors une nouvelle équation peut être proposée :

PEUPLE → NATION →  SOUVERAINETÉ → ÉTAT

Mais cette équation ne sera véritablement accomplie que si la boucle demeure ouverte :

 ÉTAT ↔ NATION ↔ PEUPLE 

Car l'État peut être puissant.

L'État peut être nécessaire.

L'État peut être légitime.

Mais il ne doit jamais oublier cette vérité première :

L'État n'est pas la Nation.

Il est l'une des formes que la Nation se donne pour exercer sa souveraineté.

Et peut-être est-ce là, finalement, la leçon la plus profonde que l'histoire algérienne puisse offrir à notre temps :

Une Nation peut naître de l'État.

Mais elle peut aussi naître du Peuple.

Et lorsque le Peuple fait Nation, l'État doit toujours se souvenir qu'il est né de cette Nation — et non l'inverse.

 

Amirouche LAMRANI & Ania BENADJAOUD
Chercheurs associés au GISNT

Pour une science des Nations.

Pour une souveraineté éclairée par la connaissance.

Pour que les peuples demeurent les sujets de leur propre histoire.

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